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Extraits

Devant sa tombe, deux ans après sa mort, il me semble voir les ruines de Palmyre surgir en filigrane : comme dans un songe qui se superposerait au réel, les vestiges d’une cité antique m’apparaissent, une ville faite-tombe dans laquelle on se promène en observant chaque fissure et chaque éclat de lumière, où chaque pierre renferme une centaine de secrets et où chaque pas devient sacré. Alors subjugué par la grandeur évanouie du lieu, je rêvasse à l’énergie qui l’animait, et qui, désormais, n’est plus. Je déambule dans les méandres de son histoire, à la recherche de souvenirs que je déterre et que je collecte, j’extrais ces artefacts du passé, je les sauvegarde, car ils sont menacés, eux aussi, de disparition.

Le vent souffle un instant entre les allées de pierres tombales, une voiture passe derrière le portail blanc, Palmyre s’efface. Mon attention se fige sur cette photo de mon père. Souvent, ici, je la regarde et je l’intercale comme un bouclier entre moi et son épitaphe. Il est assis dans l’herbe, aussi confortablement installé que s’il était dans son fauteuil de salon, et affiche un sourire à peine esquissé, surligné d’une moustache translucide. Il regarde l’objectif comme s’il s’amusait avec le photographe, complice d’un détail inaccessible, hors cadre. Son chapeau de feutre noir coiffe son crâne et laisse ses cheveux blancs jaillir en filaments épars des deux côtés de son visage. Il me fait penser à Einstein. Ses genoux sont relevés et supportent ses bras. Ses mains se rejoignent devant lui, d’une façon décontractée. En arrière-plan, surgissant des herbes hautes, il y a une clôture de rondins de bois. On imagine la mer au loin, derrière le talus.

La dernière fois où j’ai parlé avec lui, je ne m’en souviens plus. C’est flou.